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Portrait de ville, portrait de campagne

Publication d'un porte folio de 14 images dans Niepcebook décembre 2020 : Portrait de ville portrait de campagne

Nous rouvrirons les yeux et retrouverons les murs enflammés d’une ville où le sourire se cache sous les masques et l’uniformité.
Nos doigts accrocheront les lumières nocturnes et les voix anonymes qui hurlent derrière les dents acérées de la brume.
Inverser le monde, opposer l’ironie à l’escalier du délabrement. Notre navire est encore à quai, mais les cercles lumineux sur le sol de la ville nous invitent à repeindre la charité aux couleurs d’un incendie.

We’ll open our eyes and find the burning walls of a city where smiles are hidden beneath masks and uniformity.
Our fingers will grab nocturnal lights and the anonymous voices that scream behind the sharp teeth of the mist.
Inverse the world, contrastirony with the stairs of disrepair. Our ship is still docked, but the circles of light on the city ground are an invitation to repaint charity with the colours of a blaze. English interview below

Interview français

Que photographiez-vous ?

Je photographie le temps, le mouvement de la vie. Des objets, des densités qui se coordonnent pour tracer une harmonie fugace que j’essaye de palper. Une scène, des surfaces, des lignes, où la photographie surgit.

Pourquoi le choix du noir et blanc ?

Ce n’est pas un choix, c’est une vision : je vois en noir et blanc. Les densités se placent et s’associent avec fluidité. La grammaire du noir et blanc convient à l’écriture de mon regard. Le tirage affine la topographie et la dynamique de l’image.
Dans une démarche similaire, j’ai réalisé un travail en couleurs en traitement croisé au sténopé. Cette technique est une autre forme d’imprécision par rapport au réel, tout comme le noir et blanc.

Avez-vous la volonté ou le désir d’illustrer l’époque ? Pourquoi ?

C’est un de mes thèmes de prédilection, sans l’intégrité du scribe rigoureux. Par facilité ou opportunité, il suffit de regarder là où nous sommes pour trouver de la matière à travailler. Si, parfois, je garde quelques atavismes de la photographie de presse, c’est une illustration de l’époque qui m’entoure plutôt tournée vers l’ordinaire. Par exemple, la simplicité ancestrale du labour de la terre, qu’illustre un tracteur à Cassel, en 2015.

Vos photographies de villes montrent une forme de démesure, mais aussi une disparité sociale.
Quel regard portez-vous sur notre époque ?

La démesure est bien une réalité majeure de notre époque, qui touche tout le monde : le gigantisme économique, la sursaturation des images et de la communication.
Sur l’esplanade des Olympiades à Paris en 2020, le gigantisme des immeubles semble aussi être une barrière protectrice pour le skateur. La performance individuelle et ses injonctions constantes d’efficacité créent mécaniquement des disparités sociales violentes.

Que représente la photographie pour vous ?

La photographie est un de mes médiums d’intégration dans le monde. Elle qualifie ma posture d’observateur, de voyeur, et nourrit ma curiosité. C’est un moyen de développer l’instinct, la spontanéité et, quand les dieux le veulent, être dans l’instant présent, en totale harmonie avec l’environnement. C’est une mission divine d’immortaliser mes contemporains, leurs rituels et leurs tanières. Elle me permet, en retour, de remercier l’univers par ces cadeaux esthétiques simples.

Pourrait-on voir dans certaines de vos photographies une certaine violence ?

Nous parlons de démesure, de disparité sociale, de temps qui s’accélère. Il doit bien y avoir de la violence ou une intensité qui en ressort face à la néopathie imposée et subie. C’est ainsi que l’armée propose aux usagers du métro à Saint-Lazare à Paris en 2015 de prendre les armes pour sortir de leur uniformisation routinière. Ou encore, la violence des accidents de la vie brûle en une nuit votre immeuble, emportant les supports affectifs, vous obligeant à un nomadisme forcé, en 2017, au Kremlin-Bicêtre.
Ce cygne majestueux de Tring au Royaume-Uni en 2015 semble apaisé dans une eau calme. Mais l’antagonisme suggéré par la présence de la décharge serait-il une certaine forme de violence ou l’expression d’une gentille ironie ?

Y a-t-il une part d’humour dans certaines de vos photographies ? Est-ce un regard distancié sur notre époque ?

En effet, il y a de l’humour, ou du moins laissez-moi le croire ! L’humour, certes, sert de distance protectrice, d’interrogation, parfois d’arme subversive. La distance de l’humour semble davantage servir le spectateur que le photographe. Le photographe l’utilise comme ressort narratif.

La dernière photo représente-t-elle la part poétique de votre travail ?

Le lieu fermé et le style flou en contre-jour nocturne, en clôture de la série, amènent une évanescence en guise de bonsoir, ouvrant la nuit à des rêves doucement poétiques. Le temps du rêve chez les aborigènes, Tjukurrpa, est le temps où le monde est rêvé et où il commence à être construit.

Avez-vous mêlé volontairement portraits de ville et de campagne ?

J’ai cru que le thème était justement de mêler les deux, de créer un passage esthétique entre ces deux lieux.
Dans cette opportunité, l’altérité raconte une histoire de rues et de sentiers entrecroisés où la campagne serait peut-être la porte pour guérir la ville.

Votre photographie peut-elle être considérée comme engagée ?

Le spectateur dans sa singularité va être confronté à une photo, un objet d’attention. L’adhésion, le consensus vont se faire sur certains éléments de celle-ci : graphisme, thème, souvenir, cause... Ce sens ainsi créé est intimement lié aux intentions inconscientes propres à chacun. Il est alors possible de voir les engagements les plus nobles de l’auteur, mais la réception de la photo ne m’appartient plus et encore moins les attentes développées par l’observateur.
J’offre dans une photo une approche esthétique : suis-je responsable des effets que je produis ?

Vous parlez de « skholè » ou d’« otium » dans votre note d’intention. N’est-ce pas un paradoxe par rapport au regard sur le temps qu’offre votre série ?

Cette série, sous forme de carnet de route, est le temps pour voir sans contrainte. C’est une halte devant un cours d’eau, un arrêt sur une esplanade. Quelque chose est à voir ou pas. Il faut prendre le temps du temps.
Il faut être là avec simplicité et humilité dans le lieu, laisser le temps agir entre le photographe et le monde, simplement changer la valeur du temps, ne plus l’instrumentaliser, et un autre monde se dessine.

Avez-vous volontairement donné à voir le calme et le mouvement dans votre série ?

Dans notre époque, comme nous le voyons, les moments de démesure, de violence entraînent des moments de répit, de rêve et peutêtre parfois de poésie. Ce n’est pas seulement un regard sur notre époque, c’est une histoire de temps avec ses interactions, ses rencontres ou ses non-rencontres. C’est l’envie de changer les choses, les accepter, les subir ; l’alternance entre ces moments les rend visibles dans leur singularité, par comparaison. La dynamique de l’image va être aussi l’un des rythmes de l’histoire.

English interview

What do you photograph?

I photograph time, the movement of life. Objects, densities that come together to trace a fleeting harmony that I try to feel. A scene, surfaces, lines, where the photograph suddenly appears.

Why choose black & white?

It’s not a choice, it’s a vision: I see in black and white. Densities place themselves and come together harmoniously. The grammar of black & white suits my eye’s writing. Printing sharpens the topography and the dynamics of the picture.
In a similar approach, I did some work in colour, using a pinhole camera and cross-development. This technique is another sort of imprecision in relation to the real, just as black & white is.

Is your aim, or your wish, to portray our times? Why?

This is one of my favourite topics, though I’m hardly a rigorous scribe. Whether because it is the easy solution, or the opportunistic one, you just need to look around yourself in order to find material to work with. While sometimes, I seem to have kept some of the old habits of the photojournalist, my portrait of our times is interested mostly in the commonplace. For instance, the ancestral simplicity of ploughing, as illustrated by a tractor in Cassel, in 2015.

Your urban photographs show a kind of excessiveness, as well as social disparity. What is your view of our times?

Excessiveness is indeed a major reality of our times, and it impacts everyone: economic gigantism, picture and communications over-saturation.
On the Olympiades esplanade in Paris, in 2020, the gigantism of the buildings might also be a protective barrier for the skateboarder. The emphasis on individual efficiency and the constant pressure to perform automatically create violent social inequalities.

What does photography mean to you?

Photography is one of the means through which I find my place in the world. It defines my stance as observer, as voyeur, and it feeds my curiosity. It is a way of developing instinct, spontaneity. And when the gods are favourable, it lets me be in the moment, in complete harmony with my surroundings. It is a divine mission, to immortalise my contemporaries, their rituals and their lairs. In return, I get to thank the universe with these simple aesthetic offerings.

Is there a certain violence in some of your photographs?

We have been talking about excessiveness, social disparity, and accelerating time. So, there must be violence, or at least an intensity, that ensues, in the face of an imposed and endured pathological obsession with novelty.
In this vein, the army set up information booths in Saint-Lazare metro station in Paris in 2015, in order to suggest joining up as an alternative to routine uniformization.
The violence of everyday tragedies, such as when life burns down your building in one night, taking away your emotional supports, forcing you into nomadism: 2017, Le Kremlin-Bicêtre.
The majestic swan in Tring, in 2015, swims contentedly in serene waters. But, could the antagonism suggested by the presence of the rubbish tip be a kind of violence, or the expression of a gentle irony?

Is there a humorous facet to some of your photographs? Is this the expression of a distancing from our times?

There is indeed humour, or at least let me believe there is! Humour does provide a protective distance, true, and also questioning, sometimes it serves as a subversive weapon. The distance humour provides seems to serve the spectator rather than the photographer. The photographer uses it as a narrative device.

About the last picture: does it represent the poetic side of your work?

The enclosed space, the blurry, backlit night-time finish, as a conclusion to the series, strikes an evanescent goodnight note, and opens up the night to gently poetic dreams. Tjukurpa, the Dreaming of Aboriginal peoples, is the time when the world is dreamed and when it begins to be built.

Was it voluntary to blend city and countryside portraits?

I thought the theme was to mix the two. To create an aesthetic bridge between both places.
In this possibility, the otherness tells a tale of intertwined roads and trails where the countryside might be the door that heals the city.

Can your photography be considered as militant?

A singular spectator is confronted with a photograph, an object of attention. Their buy-in, the consensus, will happen around a number of elements of this photograph, such as its graphics, topic, evoked memories, a cause… The sense that is thus created is intimately tied to the subconscious intentions of each person. You might then see the more noble commitments of the author, but the reception of the photograph no longer belongs to me. I am even less in control of the expectations the spectator may have developed.
In my photographs, I offer an aesthetic approach. Should I be responsible for the effects I produce?

You talk of scholè and otium in your artist’s statement. Isn’t that a paradox, considering the view of time that transpires in your series?

This series takes the form of a travel journal, it is the time of seeing without constraint. It is halting in front of a stream, stopping on an esplanade. There is something to be seen, or not. We must give time its time.
We must be there, simply, humbly, in the place. We must allow time to act between the photographer and the world. If we simply change the value of time, if we no longer exploit it, another world becomes possible.

Did you voluntarily show calm and movement in your series?

In our times, as can be seen, moments of immoderation and violence bring about moments of respite, of dreaming, sometimes even of poetry. It is not just a view of our times, it is a story of time with its interactions, its meetings and its non-meetings. A desire to change things, to accept them, to put up with them. The alternation between those moments makes them visible in their singularity, by comparison. The dynamics of the picture will be yet another rhythm in the story.